Dernière mise à jour le 2 mars 2026
Le long des voies du tram, à Neudorf, elle attirait toujours le regard. Cette petite maison à colombages semblait concentrer toutes les couleurs des maisons alsaciennes, comme si quelqu’un avait décidé, un jour, de lui redonner une identité forte dans un environnement urbain en pleine transformation. Je passe souvent devant. Elle m’a toujours intrigué. C’est d’ailleurs pour cela que je l’avais intégrée dans mon livre.
Samedi 28 février, tôt le matin, la Maison citoyenne a été ravagée par un incendie. Les pompiers sont intervenus vers 6 heures et ont lutté pendant plusieurs heures contre les flammes. Une enquête est en cours pour déterminer les causes du sinistre. Mais au-delà des éléments techniques, c’est surtout un choc pour le quartier.
Après la Maison Mimir, c’est le deuxième lieu cité dans mon livre qui part en fumée. Deux lieux différents, deux histoires singulières, mais un point commun évident. Des endroits portés par des bénévoles, ancrés dans la vie locale, incarnant une certaine idée du collectif et de l’engagement.
D’une maison oubliée à une agora citoyenne colorée
À l’origine, la Maison citoyenne n’avait rien d’un symbole. Elle était blanche, délabrée, presque condamnée. Autour d’elle, le quartier évoluait. Autrefois, on trouvait ici l’atelier de taille de pierres de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame, actif jusque dans les années 1960. Puis le terrain est resté en friche. Le tramway a traversé le secteur en 1994. Les immeubles ont poussé peu à peu. La petite maison, elle, s’est retrouvée oubliée du programme.
En 2014, l’association Eco-Quartier Strasbourg est missionnée pour réfléchir à son avenir, dans le cadre de projets d’habitat participatif. Une consultation est menée auprès des habitants. L’idée qui émerge est simple et ambitieuse à la fois : transformer cette maison en un lieu de débats et de dialogue, un espace ouvert aux associations et aux riverains, dans une démarche participative et citoyenne.
Sur le papier, le projet séduit. Dans la réalité, il faut retrousser les manches. La maison est dans un état piteux et nécessite des travaux conséquents. Pendant près de cinq ans, des bénévoles s’investissent pour lui redonner vie. Le collectif se structure progressivement, avec beaucoup de spontanéité et d’énergie. Ce chantier est autant humain que matériel.
En 2016, la maison change radicalement d’allure. La façade est peinte à partir de pots récupérés sur un chantier. Jaune, orange, rouge, bleu, vert, blanc… rien n’est parfaitement harmonisé et c’est précisément ce qui fait sa force. Ces couleurs racontent la débrouille, l’intelligence collective, la volonté de faire avec ce que l’on a. Elles transforment une maison oubliée en un véritable phare coloré à l’entrée du quartier de Neudorf.
Un lieu vivant au cœur de Neudorf
En janvier 2019, la Maison citoyenne ouvre enfin ses portes. Elle se présente comme un tiers-lieu d’éducation populaire, destiné à favoriser la transition écologique et citoyenne à l’échelle du quartier.
Au rez-de-chaussée, le bar associatif devient le cœur battant de la maison. On y sert des produits locaux et responsables. On s’y retrouve en semaine, en fin de journée, pour discuter, débattre, organiser. Des salles sont mises à disposition des associations. On y tient des réunions, des conférences, des concerts. Une AMAP s’y installe le mardi soir. Des chorales répètent. Des habitants viennent simplement partager un moment convivial.
Ce que j’aimais ici, ce n’était pas seulement la façade multicolore, aussi photogénique soit-elle. C’était cette impression qu’il se passait toujours quelque chose, sans ostentation. Un lieu utile, accessible, qui ne cherchait pas à être à la mode, mais à être juste.
Dans un secteur marqué par les habitats participatifs et une culture locale de l’engagement citoyen, la Maison citoyenne faisait le lien. Elle incarnait une forme de démocratie du quotidien, à taille humaine.
Un incendie lourd de symboles
Selon les premiers éléments rapportés dans les DNA, le feu serait parti à l’extérieur, dans un tas de mobilier stocké sous un escalier, au niveau des boîtes aux lettres. Il s’est rapidement propagé à l’intérieur du bâtiment d’une soixantaine de mètres carrés. Les matériaux isolants utilisés, comme la paille et la ouate de cellulose, ont favorisé un feu couvant difficile d’accès pour les secours. Les pompiers ont dû procéder à un dégarnissage minutieux des structures.
Un témoin évoque la piste d’un acte volontaire. Les autorités appellent à la prudence. L’enquête déterminera les causes exactes. Mais quelle que soit l’origine, la perte est réelle.
Ce qui a brûlé, ce n’est pas seulement une maison à pans de bois. Ce sont des années d’engagement bénévole, des centaines d’heures de chantier participatif, une énergie collective construite patiemment.
Quel avenir pour la Maison Citoyenne ?
J’ai une pensée sincère pour celles et ceux qui ont restauré cette maison, qui l’ont animée, qui y ont tenu le bar, organisé des débats, accueilli des habitants. On mesure souvent la valeur d’un lieu lorsqu’il disparaît.
J’espère que la Maison citoyenne pourra renaître. Peut-être autrement. Peut-être avec une nouvelle architecture. Mais avec la même intention. Offrir un espace ouvert, accessible, démocratique, ancré dans le quartier.
Parce qu’à Neudorf, cette maison comptait vraiment.



